Est-ce ainsi que les hommes jugent ? / Mathieu Menegaux

C’était aller contre l’époque que vouloir soutenir que tout ne se résume pas en un hashtag, et Gustavo avait renoncé à vouloir convaincre son auditoire sur ce coup-là, tout en ne comprenant pas pourquoi, dans ce pays, les héros ne sont plus ceux qui agissent, mais bien ceux qui peuvent revendiquer le statut de victime, victime de l’injustice, victime du système, victime des circonstances.

Injustement accusé d’homicide volontaire, un homme tente de rétablir la vérité judiciaire. Mais à l’heure des moyens de communication ultra rapides, des réseaux sociaux et autres tweets, il peut être paradoxalement difficile de faire entendre sa voix …

Est-ce ainsi que les hommes jugent ?, Mathieu Menegaux, Points, 2019

Colette et les siennes / Dominique Bona

Crédit photo : Librairie générale française, Le livre de poche

Début août 1914, à l’heure de la mobilisation générale, Paris est vide de ses hommes. Après le départ de son mari (Henry de Jouvenel), appelé à rejoindre son régiment d’infanterie à Verdun, Colette a rejoint la capitale, et le vieux chalet en bois qu’elle occupe rue Cortambert. Détestant la solitude, elle a invité trois amies proches à en partager le quotidien.

Il règne dans le petit chalet de Passy une atmosphère de pensionnat ou de maison close. Les filles y sont entre elles, du matin au soir. […] Pas de discipline, pas d’horaires. Aucune obligation d’aucune sorte. La maîtresse de maison, loin d’être une mère supérieure ou d’exercer une quelconque tutelle, donne l’exemple en appliquant strictement sa devise : je fais ce qu’il me plaît, quand il me plaît. […] Et s’il n’y avait la guerre, qui noue les coeurs, elles seraient parfaitement insouciantes […].

Trois des quatre amies ont plus ou moins le même âge : le début de la quarantaine. Toutes appartiennent au monde de la littérature et du spectacle.

Il y a Annie de Pène, journaliste et auteure comme Colette. Peu connue à l’heure actuelle, elle a été une des premières femmes reporters de guerre.
Marguerite Moreno est une actrice de théâtre et de cinéma.
La dernière et la plus jeune, Musidora, a connu la célébrité durant la guerre pour ses rôles dans les séries « Vampire » et « Judex » de Louis Feuillade.

A une époque où leurs concitoyennes n’ont ni le droit de vote ni celui de signer un chèque, et en sont à demander la permission à leur homme – père, époux, frère, fils ou tuteur – pour tous les actes de la vie, comme elles paraissent libres de leur destin, ces quatre femmes ! Et si sûres de la voie à suivre ! Ce ne sont pas des féministes. Colette exprime son exaspération, partagée par de nombreuses contemporaines, devant le désir si peu féminin, selon elle, d’égaler ou d’imiter les hommes pour mieux prendre un pouvoir que leurs mères ont exercé dans l’ombre, avec maestria. […]
Les quatre amies tiennent moins au fond à obtenir l’égalité de leurs droits, par rapport au sexe fort, qu’à s’affranchir des conventions, des codes, et à se voir accorder un libre arbitre. Nul ne saurait brider leur instinct souverain : être soi, par soi-même, voilà ce qu’elles revendiquent.

Une biographie en quatre parties (La solitude sans les hommes – Interlude lesbien – La solitude avec les hommes – Le printemps des corps) qui – malgré quelques répétitions et digressions – se lit comme un roman et nous éclaire sur cette ambiance particulière de la vie en France pendant – et juste après – la première guerre mondiale.

Colette et les siennes, Dominique Bona, Librairie générale française, 2017, (Le livre de poche, 34898), ISBN 978-2-253-09152-3

Lu dans le cadre du « Prix des Lecteurs du Livre de poche 2018 / Documents-Essais ».

Pourquoi on s’est jeté avec joie sur la suite de « Au revoir là-haut » ?

Source : Pourquoi on s’est jeté avec joie sur la suite de « Au revoir là-haut » ?

Petit pays / Gaël Faye

 

 

Gabriel (Gaby) a dix ans et vit au Burundi avec sa mère rwandaise et son père expatrié français.

Une enfance insouciante, faite de rires et de jeux avec les copains, dans un quartier privilégié de Bujumbura.

La première partie du roman est douce et légère. On se prend d’affection pour le jeune Gaby et ses copains, leur ingéniosité, leurs bêtises d’enfants.

Mais au temps d’avant, avant tout ça, avant ce que je vais raconter et tout le reste, c’était le bonheur, la vie sans se l’expliquer. L’existence était telle qu’elle était, telle qu’elle avait toujours été et que je voulais qu’elle reste.[…] Au temps du bonheur, si l’on me demandait « Comment ça va ? », je répondais toujours « ça va ! ». Du tac au tac. Le bonheur, ça t’évite de réfléchir. C’est par la suite que je me suis mis à considérer la question. A soupeser le pour et le contre. A esquiver, à opiner vaguement du chef. D’ailleurs, tout le pays s’y était mis. Les gens ne répondaient plus que par « ça va un peu ». Parce que la vie ne pouvait plus aller complètement bien après tout ce qui nous était arrivé.

Bientôt le bonheur se fissure. Les parents se séparent et la guerre reprend au Rwanda, le pays voisin. Ce conflit ethnique qui fait tout voler en éclats.

J’ai beau chercher, je ne me souviens pas du moment où l’on s’est mis à penser différemment. A considérer que, désormais, il y aurait nous d’un côté et de l’autre, des ennemis […]. J’ai beau retourner mes souvenirs dans tous les sens, je ne parviens pas à me rappeler clairement l’instant où nous avons décidé de ne plus nous contenter de partager le peu que nous avions et de cesser d’avoir confiance, de voir l’autre comme un danger, de créer cette frontière invisible avec le monde extérieur en faisant de notre quartier une forteresse et de notre impasse un enclos. Je me demande encore quand, les copains et moi, nous avons commencé à avoir peur.

La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais.

Par l’intermédiaire d’une voisine, Gaby découvre le plaisir de la lecture et le pouvoir des mots.

Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse, je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. Je n’allais plus à la planque, je n’avais plus envie de voir les copains, de les écouter parler de la guerre, des villes mortes, des Hutu et des Tutsi. Avec Mme Economopoulos, […], nous discutions pendant des heures des livres qu’elle mettait entre mes mains. Je découvrais que je pouvais parler d’une infinité de choses tapies au fond de moi et que j’ignorais. Dans ce havre de verdure, j’apprenais à identifier mes goûts, mes envies, ma manière de voir et de ressentir l’univers.

Une écriture limpide, simple et directe, pleine de douceur malgré la dureté des situations relatées, de l’humour et une grande nostalgie de l’enfance disparue.

Coup de coeur !

Petit pays, Gaël Faye, Lgf (le livre de poche ; 34618), août 2017, ISBN 978-2-253-07044-3

 

Les autodafeurs / Marine Carteron

 

 - Vu l'urgence de la situation, je vais aller à l'essentiel, me dit papi. Tu sais déjà que notre Confrérie collecte et protège la mémoire du monde ; mais si nous sommes obligés de la protéger, tu te doutes bien que c'est parce qu'elle est en danger. Depuis toujours, une organisation parallèle à la nôtre, dont les membres se font appeler les "Autodafeurs", tente de retrouver nos archives pour les détruire.
 - ça, tu me l'as déjà dit ; moi, ce que j'aimerais savoir, c'est POURQUOI ils veulent les détruire !
 - Parce que l'homme mauvais a toujours eu besoin d'avancer dans l'ombre et le mensonge, et que la vérité contenue dans ces manuscrits leur fait peur.  
 - Ben alors, pourquoi vous ne les publiez pas tout simplement? demandai-je avec naïveté. 
 - Oh, mais nous le faisons, c'est même le rôle du Propagateur. Mais tu sais, Auguste, rien n'est plus dangereux que de dévoiler la vérité à des hommes qui ne sont pas prêts à l'entendre.
  - C'est-à-dire ?
  - C'est-à-dire que l'histoire nous a appris à être prudents dans nos révélations, pour éviter les bains de sang qu'elles peuvent occasionner. 
 - J'ai du mal à croire qu'un simple livre puisse tuer des gens, c'est complètement dingue.
 - Beaucoup moins que tu ne le crois, mon garçon, et les exemples que je pourrais te donner sont nombreux.

Auguste et sa soeur Césarine vivent une vie des plus ordinaire à Paris quand leur père décède brutalement. Bien malgré eux, ils se retrouvent plongés dans une guerre qui oppose depuis des siècles la Confrérie – dont le but est de collecter et protéger la connaissance – et les Autodafeurs qui visent, eux,  le pillage et la destruction de ce savoir ancestral.

Pourquoi lire cette trilogie ?

Parce qu’elle réunit tous les ingrédients d’une excellente littérature jeunesse : une intrigue qui tient la route, servie par des personnages sympas et attachants, de l’aventure, du fantastique, de l’amitié, de l’humour, … le tout sur fond d’une réflexion intelligente sur l’importance de la culture et des livres.

N’hésitez pas à communiquer avec Césarine sur sa page facebook.

https://www.facebook.com/cesarine.mars

http://www.lirado.com/interview-marine-carteron-sur-les-autodafeurs/

  • Les autodafeurs, tome 1, Mon frère est un gardien, Marine Carteron, éd. du Rouergue, 2014, EAN 978-2812606670 (extrait pp. 259-260)
  • Les autodafeurs, tome 2, Ma soeur est une artiste de guerre, Marine Carteron, éd. du Rouergue, 2015, EAN 978-2-8126-0717-2
  • Les autodafeurs, tome 3, Nous sommes tous des propagateurs, Marine Carteron, éd. du Rouergue, 2015, EAN 978-2812608933

 

 

Mes amis devenus / Jean-Claude Mourlevat

Après avoir publié une quinzaine de romans pour la jeunesse, dont plusieurs ont été couronnés de prix littéraires, Jean-Claude Mourlevat a coécrit avec Anne-Laure Bondoux « Et je danse aussi », roman feel-good qui nous relate l’histoire d’une amitié épistolaire entre un écrivain en mal d’inspiration et une lectrice, roman qui connait d’ailleurs un beau petit succès à la bibliothèque.

Il nous revient avec un nouveau roman pour adultes : « Mes amis devenus », sorti en poche chez Pocket au mois de mai dernier.

Sur l’île d’Ouessant, en Bretagne, Silvère Benoit attend ses amis Jean, Lours’, Luce et Mara. Ami depuis toujours avec Jean, ils n’ont plus vu les trois autres depuis plus de quarante ans. Auront-ils encore des choses à se dire ? à partager ?

Une bouffée de nostalgie pour un roman plein de sensibilité.

  • Et je danse aussi, Jean-Claude Mourlevat et Anne-Laure Bondoux, Pocket, février 2016, (Pocket, 16542) EAN 978-2266265973
  • Mes amis devenus, Jean-Claude Mourlevat, Pocket, mai 2017, (Pocket, 16942) EAN 978-2266276504

 

 

Hortense / Jacques Expert

La petite Hortense, presque 3 ans, a été kidnappée par son père.

22 ans plus tard, sa mère, Sophie, qui l’a cherchée partout sans relâche, est bousculée dans la rue par une jeune femme.

Persuadée qu’il s’agit d’Hortense, Sophie fait tout pour rencontrer la jeune femme, qui se fait appeler Emmanuelle, et sympathiser avec elle.

La tristesse a t-elle rendu Sophie folle ? Emmanuelle est-elle réellement Hortense ?

Au fil des courts chapitres, le lecteur découvre tour à tour les versions des deux femmes, entrecoupées par des extraits de rapports de police. La lecture est facile, presque trop pourrait-on penser, mais l’auteur est habile… et la fin nous laisse sans voix.

Hortense, Jacques Expert, Lgf (Le livre de poche), juin 2017

 

 

Sauveur & Fils : saison 1 / Marie-Aude Murail

 

Sauveur Saint-Yves a quitté son pays natal, la Martinique, après le décès de son épouse quelques années plus tôt et s’est installé à Orléans avec son jeune fils Lazare. Psychologue, il voit défiler dans son cabinet toute une série de gens en souffrance. Bienveillant et à l’écoute, il voudrait sauver le monde et surtout ses patients : Margaux, 14 ans, qui se taillade les bras, Ella, 12 ans, qui souffre de phobie scolaire, Cyrille, 9 ans, qui a subitement recommencé à faire pipi au lit, Gabin, 16 ans, dont la mère est internée en hôpital psychiatrique et qui passe ses nuits à jouer sur sa console, …

Mais dans sa vie quotidienne de père célibataire, les choses ne sont pas toujours aussi faciles et les secrets entre le père et le fils pèsent sur l’harmonie de la famille.

Avec ce roman, destiné aux ados mais qui « parlera » aussi aux adultes, Marie-Aude Murail aborde toute une série de thématiques, allant du divorce à l’homosexualité, l’automutilation, la dépendance aux jeux vidéos, les abus sexuels, la difficulté d’élever seul(e) un enfant, le racisme, les secrets de famille et… l’élevage des hamsters (si vous ne voyez pas le rapport, lisez le livre !).

Le tout est traité sérieusement mais avec beaucoup d’humour, rendant la lecture fluide et extrêmement plaisante.

Sauveur &  fils : saison 1, Marie-Aude Murail, l’école des loisirs, 2016, ISBN 978-2-211-22833-6 (premier tome d’une série qui en compte trois).

 

Trois jours et une vie / Pierre Lemaitre

Pierre Lemaitre, Trois jours et une vie, Albin Michel, 2016, 278 p.

Antoine, 12 ans, passe beaucoup de temps dans le bois de Saint-Eustache, proche de la commune de Beauval où il vit. Depuis qu’une playstation a fait son apparition dans le salon chez Kevin, les autres s’intéressent de moins en moins à la construction de cabanes et aux jeux dans la forêt. Par la force des choses, Antoine est donc de plus en plus seul, accompagné fréquemment d’Ulysse, le chien des voisins, auquel il est très attaché.

Mais un jour en fin de journée, Ulysse se fait renverser par une voiture. Le père Desmedt, à qui il appartient, n’est pas du genre sentimental : pour épargner une visite chez le vétérinaire, il l’achève d’un coup de carabine.

Le lendemain, anéanti par la tristesse, Antoine se réfugie dans le bois et détruit tout ce qu’il avait patiemment construit. Rémi, le jeune fils Desmedt, arrive et est violemment pris à partie par Antoine qui, dans un accès de colère, se saisit d’un bâton et le frappe.

Pris de panique lorsqu’il réalise qu’il a tué l’enfant, Antoine cache le corps.

Quelques jours plus tard, une terrible tempête s’abat sur la région, interrompant les recherches de la police et de la population pour retrouver Rémi.

Avec ce récit, articulé en trois parties (trois périodes de la vie d’Antoine : 1999-2011-2015) Pierre Lemaitre nous offre un roman noir, parfaitement maîtrisé, qui nous fait réfléchir sur le poids de la culpabilité, la place qu’elle peut prendre dans nos vies, les compromissions auxquelles on se plie : jusqu’où est-on capable d’aller pour sauver sa peau ? Le tout sur fond de petit village où tout le monde se connait et où tout, ou presque, se sait…

 

 

 

 

La brigade du rire / Gérard Mordillat

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La brigade du rire / Gérard Mordillat, Lgf, 2016 (Le livre de poche ; 34269)

Lorsqu’il referme la porte de son logement, Kol ne sait pas s’il reviendra un jour là où il s’est réfugié, à l’écart de tout, après la fermeture de l’imprimerie dans laquelle il était employé, et son divorce. Pour l’heure, il va rejoindre ses vieux amis, Dylan, professeur d’anglais et l’Enfant-Loup, garagiste, avec qui il jouait autrefois au handball. C’est Dylan qui a lancé l’idée : réunir pour un soir tous les anciens, pour fêter les 30 ans de leur victoire lors d’un tournoi interscolaire. Les rejoignent Dorith et Muriel, jumelles et compagnes de Dylan, Zac (Isaac), distributeur de films, Rousseau, professeur d’économie, Hurel, industriel qui rêve de changer le monde et enfin, Victoria, que personne n’attendait, veuve de leur ami Richard.

Au terme d’une soirée festive, nostalgique et alcoolisée, durant laquelle ils refont le monde, ils décident de kidnapper Pierre Ramut, éditorialiste du journal « Valeurs françaises » qui promeut une économie ultralibérale, de l’enfermer dans un bunker et de le faire travailler selon ses grands préceptes : 48h/semaine pour un salaire inférieur au SMIC, productivité poussée au maximum, horaires par pauses y compris le dimanche, etc.

Alors que Pierre Ramut quitte son hôtel pour assister calmement au festival « Cinéma, Tennis et Golf », ils se muent en « Brigade du rire » et passent à l’action…

Extrait :

« -Ecoutez, je ne sais pas à quoi rime cette connerie et je ne veux pas le savoir. Si c’est une blague des organisateurs du festival, bravo, félicitations, c’est réussi. Maintenant, assez joué comme ça, je vous prierais de me raccompagner à mon hôtel.

-Vous êtes à votre hôtel, dit l’Enfant-Loup. […] Ramut regarda autour de lui.

-Dans la cave?

-Dans votre nouvelle chambre. Tout confort moderne : eau chaude, eau froide, eau mitigée…[…]. Un salarié doit pouvoir travailler n’importe où, n’est-ce pas? Je me souviens d’un long papier de vous sur « la mobilité nécessaire des salariés ». Sur la France paralysée, calcifiée par les pesanteurs syndicales et les enracinements mortifères… «